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Falaunais
J'ai connu Falaunais un dimanche de mai alors qu'il chinait dans la basse ville, tenant en main un carnet à couverture bleue défraîchie, qu'il consultait par-dessus de fins lorgnons de myope.
Je ne me souviens pas de l'avoir observé plus que le temps qu'il en finisse avec une pile de vieux écrits que je désirais moi-même examiner . Il m'a plu.
J'ai su tout de suite que nous avions un amour commun de la littérature et des vieux papiers. A la suite de quoi nous avons échangé régulièrement des volumes de poésie ou des biographies d'auteur tombés en désuétude.
Falaunais semble toujours dans la Lune. Mais il s’est enrichi de la façon la moins poétique qui soit. Un commerce d'alimentation dans un quartier populaire. Il savais manier les poids et le crayon. C'est du moins ce qu'on dit encore dans le quartier.Il savait aussi faire crédit et effacer les ardoises quand elles devenaient douloureuses en fin de mois.
Puis, vous savez comment c'est la vie. Nous nous sommes perdus de vue. Je ne l'ai revu que bien des années plus tard. Par hasard. Il ne chinait plus. Il était dans un fauteuil roulant. Un beau fauteuil tout reluisant de chromes avec des rembourrages partout. Un fauteuil roulant de riche, mais quand même un fauteuil d'infirme.
Installé sur le trottoir de son habitation, dans le soleil d'une fin d'après midi ordinaire, il regardait l'affairement les gens. Il s'appliquait à l'interrompre à la moindre occasion, saluant les uns et les autres d'une main fine qui ne travaillait plus depuis longtemps. Elle semblait dire cette main : " bonjour, bonjour regardez-moi, je suis l'infirme. Je ne marche plus. Mes jambes ne me portent plus. Je passe ma vie à vous observer. Vous marchez, vous courez, et vous semblez tristes. Bonjour...La journée est belle.
Faisait-il semblant d'être heureux, ou l'était-il vraiment ? Il me sembla détendu, insouciant, de cette insouciance des jeunes gens que peu d'adultes conservent au-delà de la quarantaine...Son ton n'était ni agressif, ni envieux. Il portait dans sa gravité une poudre jaune d'amertume , perceptible aux seules âmes attentives à autrui. Va savoir ! Qui peut comprendre les comportements d'un infirme?
Nous avons comme jadis parlé de bouquins rares,.Cela l'intéressait toujours. Mais, me dit-il, il avait vendu ses collections pour se faire un capital afin de mener à bien un projet qui lui tenait à cœur. D'ailleurs les livres, c'est bien, mais ils encombrent .Ils sont un poids mort à traîner. C'est dans la tête qu'il faut les avoir. Lui, il les avait là. Enfin ses préférés. De toute manière ne faut-il pas un jour ou un autre abandonner ce que l'on aime pour suivre son destin personnel? Alors un peu plus tard, un peu plus tôt. Il conclut sa phrase par un haussement d'épaules. Je n'insistais pas. L'heure tardive justifia mon départ. Je lui promis de revenir. Il me sembla content de l'envisager.
Je ne me suis jamais posé de question sur son âge. Un homme mûr, voilà tout! Avec des rides, mais pas trop, des touffes de cheveux grisonnants, mais pas trop! Une voix cassée par la cigarette, mais pas trop! Une allure responsable, mais pas trop!
L'idée d'un Falaunais épicier ne me plaît pas. je le voyais plutôt voyageur à tout crin. De cette race de nomades , qui n'existe plus. Opportuniste, certes! Aventurier au coeur pur, naviguant sur les fleuves indomptables des régions inconnues, chevauchant quelque pirogue rudimentaire, franchissant debout des rapides fougueux, risquant mille fois sa vie pour rapporter au monde émerveillé de précieuses reliques, preuves de civilisations supérieures englouties dans un passé obscur, avalées par des séismes incontrôlables, mais immortelles par le message que lui , en rapportait , témoignage poignant d'un sort tragique, ou avertissement solennel: Civilisations , vous êtes mortelles, ne perdez pas de temps en futilités, étudiez votre environnement, comprenez les messages de la nature, trouvez avant qu'il ne soit trop tard le remède aux maux à venir, Epicier!!! Allons donc...
Aujourd'hui qu' il nous a quittés pour un monde meilleur, je crois comprendre mieux cette main, que je revois s'agiter papillon blanc translucide veiné de bleu que la clarté du soir rendait plus douce, comme dans un tableau de Renoir. Il semble toujours dans la Lune dans le tableau qui le représente et que j'ai installé au-dessus de la cheminée. J'ai peint ce tableau l'hiver de sa mort. le désir de le faire m'est venu alors que la pluie martelait les vitres de la salle et que je m'ennuyais ferme en attendant l'heure du repas..
Je suis allé acheter le nécessaire. Sitôt de retour, je me suis mis à peindre .je savais avec précision ,sans y avoir réfléchi, ce que je voulais, ce qu'il serait une fois la toile achevée.
La ressemblance est venue tout de suite. Le reste a suivi. Je suis assez satisfait de l'ensemble. Bien que le regard me semble plus sévère. Il manque peut-être un voile de bonté dans la pupille. Cela mis à part, tout y est. Même cet air qui fait croire qu'il est toujours dans la lune alors qu'il est tout à l'opposé du rêveur, un réaliste, cynique, cruel dans ses jugements sur l'homme en particulier et de la société en général. Je l'ai même cru un temps idéaliste, mais il connaît trop bien l'espèce humaine pour avoir gardé quelque idéal. Nul n'accède à la sainteté disait-il, c'est elle qui vous provoque. Les religions ne sanctifient pas par la créature le résultat d'une oeuvre, mais sa foi en un but à atteindre. Sa constance, sa persistance, sa ténacité dans cette impossibilité à entrevoir le rivage de l'autre bord.
N'ayant aucun héritier, aucune famille connue, il avait fait de moi son héritier ou son légataire universel je ne sais plus au juste. Je me suis donc rendu à son domicile. Sa chambre sentait le vide, la désespérance de la dernière cigarette, celle que le temps ne nous autorise pas à griller et qui attend dans le paquet inutile en perdant ses saveurs. Le tiroir de la minuscule table qui lui servait d'écritoire ne contenait que les instruments du quotidien. Gomme , crayons divers, stylos abandonnés, timbres-poste oblitérés. Sur une étagère, quelques livres aux titres connus couverts de poussière dormaient oubliés là depuis longtemps, vestige du naufrage ou radeau de la méduse. Dans une boîte à biscuits, quelques photos jaunies datant de sa jeunesse. Son armoire contenait peu de linge: le nécessaire. Je ne m'y attardais pas. Ayant donné à sa logeuse les instructions concernant le mobilier et le ménage des locaux, je ne gardais que les photos et une liasse de papiers divers que je me promis d'examiner prochainement.
Il n'avait rien conservé de la période où épicurien averti, il se donnait toutes les joies, tous les plaisirs terrestres que son étonnante imagination faisait naître autour de lui. Infirme, dépendant d'une tierce personne, soumis à la volonté d'autrui, il n'existait plus réellement. Jamais il ne m'en confia quelque regret, mais on le sentait fatalement résigné à la médiocrité, sans toutefois l'accepter. Il m'invitait parfois à dîner. Nous dégustions des mets exquis qu'il se faisait livrer par un traiteur. Il mangeait peu. Sa santé lui interdisait certains aliments. Mais il n'en privait pas ses invités.
Il m'avait confié qu'il travaillait sur un projet de remise en cause de la société qui selon lui n'était pas faite pour les hommes mais dont les hommes avaient dû se satisfaire pour des raisons historiques qu'il n'avait pas développées. C'est cette..... qui expliquait les guerres, les querelles les chamailleries des groupes, affrontement permanent incontournable dans l'état actuel du quotidien. J'ai vainement cherché un manuscrit allant dans cette direction?Ma quête demeura infructueuse. Peut-être s'est-il vanté pour donner un but à sa vie et la valoriser à mes yeux. Je ne désespère pas .
Fallaunais écrivain, Fallaunais gratteur de plume, ...! Je l'imaginais mal dans ce rôle. Sur un chameau, dans un désert, à la recherche d'un trésor, oui .mais écrivain...Non